PORTRAIT DE GABRIELLE FILTEAU-CHIBA



BELLADONE – PORTRAIT DE SORCIÈRE CONTEMPORAINE


QUE REPRÉSENTE POUR TOI ÊTRE UNE BELLA DONNA ?

Je pense que pour faire bouger des montagnes, il faut des fleurs. Des symboles, des vulnérabilités mises à nu, des éclats de beauté. C’est ce que j’essaie de matérialiser en tant qu’artiste, écrivaine et illustratrice : oser montrer mes vraies couleurs, être à la fois fragile et féroce, mais surtout – m’incarner au service du vivant, de la vie sauvage, en solidarité avec la faune, la flore, comme une mère qui veille sur le territoire. Je ne suis pas un témoin silencieux, je suis celle qui ose parler.


CONSIDÈRES-TU FAIRE PARTIE D’UNE COMMUNAUTÉ OU D’UN ACTUEL MOUVEMENT DE MODERNISATION DE L’ARCHÉTYPE DE LA SORCIÈRE ?

L’herboristerie a été la clé de mon éveil. En marchant dans la Forêt aujourd’hui, je me sens, me sais, entourée d’alliées. Je m’inscris dans un mouvement de médecine douce et préventive, me réappropriant tranquillement les remèdes qui ont été démonisés pendant des siècles. Donner naissance à ma fille « à froid », comme on dit, a été une expérience très révélatrice : j’ai compris que si j’étais capable d’accoucher naturellement, surmontant la peur et la douleur, j’étais capable de mener bien d’autres combats. Je suis sorcière parce que je sais me guérir et guérir mes proches, et que je n’ai plus peur de la mort. Je veux insuffler courage aux femmes autour de moi. Et tisser des liens de sororité dans ma communauté. J’ai quitté ma vie en forêt pour que ma fille Flora puisse vivre dans un village où il y a de la poésie et une communion d’esprits.


TA SORCELLERIE S’EXPRIME DE QUELLES MANIÈRES ?

J’ai toujours cru que la révolution commençait par un jardin, dans lequel poussent des fleurs pour le bonheur, des racines qui nourrissent, des feuillages qui guérissent. Je suis une féministe rurale qui vise une souveraineté toujours grandissante. Mon rêve : que mon art serve à la défense du territoire, que mes droits d’auteure se transforment en une immense Forêt mature que j’aurai réussie à protéger. J’y vieillirai comme Baba Yaga sans m’asseoir sur mes lauriers. Je soignerai mes vivaces, veillerai au grain et garderai ma porte ouverte pour mon prochain.


QUELS SONT LES RITUELS QUI FONT PARTIE DE TA PRATIQUE ?

Je marche plusieurs kilomètres, tous les matins, jusqu’à ce que le soleil se lève. Puis je me positionne dans sa lumière, ferme les yeux et remercie la vie. J’embrasse les arbres anciens, me lie d’amitié avec des boisés. Je prends le temps de remercier les plantes en les cueillant. Éblouie, je parle tout bas aux animaux que je croise. Souris aux corneilles et aux chevreuils. Je contemple la lune, salue les étoiles. Ma pratique en est une d’arpentage quotidien, de longs silences durant lesquels j’ai l’impression de nouer des liens intimes avec mon Habitat. Plus j’apprends à le connaître, plus me viennent des idées pour le protéger. Et je rentre chez moi tellement apaisée et inspirée.


SELON TOI, À QUOI CONTRIBUENT LES SORCIÈRES MODERNES ? COMMENT INFLUENCENT-ELLES LE COLLECTIF ?

La sorcière du village est un personnage essentiel à la cohésion sociale, autrefois comme aujourd’hui. C’est chez elle que l’on va se réfugier, se ressourcer, celle dont la porte n’est jamais barrée. À vrai dire, chaque village a besoin de nombreuses sorcières, gardiennes de savoirs et d’histoires que l’on a trop longtemps occultés. Elles symbolisent, à mes yeux, des femmes qui sont en pleine maîtrise de leur pouvoir, qui ont trouvé leur voie et n’ont pas peur de choquer. Le collectif a besoin d’elles pour se fédérer.


SELON TOI Y A-T-IL UN LIEN ENTRE SORCIÈRE ET FÉMINITÉ ?

Oui, selon moi, c’est même plus fort qu’un lien – ces mots sont synonymes! Se faire lancer : « espèce de sorcière » doit redevenir un compliment, non? Parce qu’il faut nous réapproprier les sens non péjoratifs du terme, soit : femme de pouvoir, femme guérisseuse, femme courageuse, femme défiante, femme différente, femme libre, femme fertile, femme forêt.


TE CONSIDÈRES-TU COMME UNE MILITANTE ? AS-TU LA VOLONTÉ DE T’ÉMANCIPER EN SORTANT DES CONSTRUITS ET DES NORMES ÉTABLIES ? SI OUI, DE QUELLES MANIÈRES ?


Je milite avec ma plume, car je crois qu’elle est plus forte que l’épée. Que l’art symbolique est plus fort que la violence. Qu’une fleur flanquée dans un canon peut éveiller des consciences, bien plus qu’une bombe. Voilà pourquoi j’ai écrit et illustré des histoires d’humains marginaux qui apprennent à vivre en harmonie avec la nature. Encabanée, Sauvagines et Bivouac sont mes trois premières œuvres, romans dans lesquels j’invite les lectrices et lecteurs à cheminer avec mes personnages en quête d’un monde meilleur, plus juste, plus écologique, d’esprit plus matriarcal. Remplaçons la compétition par la collaboration, la jalousie par la sororité. Mettons nos talents à bon escient, au service de l’amour et de la communauté.


QU’EST-CE QUE LA MAGIE POUR TOI EN 2021 ?

Savoir que des périodes les plus sombres naissent, germent, émergent les plus belles créations. J’ai foi que Mère Nature nous réserve de sa magie. Et que de toute façon, avec le pouvoir de l’intention, nous appelons les changements que nous souhaitons voir dans le monde.


Gabrielle Filteau-Chiba